Les 232 R, S et U attendent toujours leur tender.

La grande maquette au 1/10e du Musée des Arts et Métiers plaide, à titre de maquette d’études OCEM, pour la présence du tender caréné au moins au niveau du projet, sinon pour l’existence d’un tender prototype réellement construit. Ici le tender est intégralement caréné, alors que sur le catalogue JEP le modèle réel tout comme le modèle en « 00 » ne sont que partiellement carénés.

La superbe 232-U-1 que l’on peut admirer à la Cité du Train-Patrimoine SNCF de Mulhouse, attend toujours sont tender. Peu de gens le savent, peu de gens constatent que le tender SNCF qui est derrière elle n’est pas le bon tender. D’ailleurs aucune 232-R ou 232-S n’a eu son tender caréné, prévu d’origine par l’OCEM, et sans doute jamais construit. Toute la série de ces 8 locomotives a été dotée d’un tender classique type 36 B de la SNCF, sans doute à titre provisoire et faute de mieux. Ce tender n’est pas caréné et marque une rupture esthétique avec la locomotive.

Mais certains amateurs le constatent. C’est une question qui revient assez périodiquement dans le monde des amateurs de chemins de fer réels français, posée aussi par les collectionneurs de trains-jouets JEP en « 00 » que la grande marque française lance en 1948. JEP lance, pour inaugurer son passage à l’échelle « 00 » (future « HO ») un train qui se veut presque une maquette, composé d’une locomotive SNCF type 232-R carénée, d’un tender caréné, et de deux voitures type Etat, chose possible si l’on pense aux essais d’un prototype 232 OCEM sur plusieurs réseaux français, dont l’Etat, avant la Seconde Guerre mondiale.

Comme nous l’écrivons dans notre livre  » JEP – 1902-1964 – Les plus beaux trains-jouets de France » (paru en 2008 chez LR-Presse), la naissance de l’écartement « 00 » en 1948 est la renaissance de la grande firme qui se met à l’unisson du « 00 » de Märklin ou Hornby (anglais) lancé avant la guerre.

Le chant du cygne de la locomotive carénée chez JEP : la 232 en « 00 ».

Ce train est bien, le véritable héritier des trains carénés en « O » de la grande firme française, avec, toutefois, la différence est que, ici, sa locomotive est conçue en prenant pour modèle les dernières locomotives à vapeur carénées qui sont encore, pour un temps, à l’honneur à la SNCF. Jusqu’alors les locomotives carénées JEP étaient des jouets de dessin libre.

Reprenant les mêmes principes techniques et de conception de réseaux que de leurs devanciers en «O» avec la simple différence d’une dimension deux fois moindre, roulant sur des voies qui ont le même système de géométrie (rails droits, courbes) et les mêmes appareils de voie, les trains JEP en « OO » font preuve de la même conception du matériel roulant, notamment avec le raccourcissement exagéré des voitures à bogies. Les voies sont entièrement métalliques, avec un ballast et des traverses lithographiés sur un socle en tôle.

La locomotive type 232 JEP en « OO » est une reproduction, satisfaisante pour l’époque, de la 232R de la SNCF. Ces locomotives sont étudiées dès 1935 par l’OCEM (Office Central d’Etudes du Matériel) pour l’ancien réseau du Nord, et il ne fait pas de doute que le choix de cette locomotive montre que le projet, chez JEP, remonte aux dernières années 1930, époque où cette locomotive sera le nec plus ultra en la matière (JEP la reproduit, d’ailleurs, sur plans et avec le tender caréné prévu) et époque aussi où tous les grands fabricants de trains miniatures européens se mettent au « OO », Märklin et Hornby (anglais) en tête. Les 232R 1 à 3, plus les 232 S 1 à 4 , circulent dès 1940. Notons que les 232-R et 2323-S ne diffèrent que par le nombre de cylindres, les R étant à 3 cylindres et simple expansion, les S étant à 4 cylindres et compound. Toujours est-il que JEP reproduit une R.

La 232R de JEP sera la dernière locomotive carénée produite par la firme de trains-jouets, et, même, une des deux dernières grandes locomotives de type vapeur JEP avec la fameuse 141-P en « 0 » de 1957. Il est à noter que trois versions ont existé : une noire à bandeau jaune avec le moteur universel, une verte à bande argent avec le moteur AP5, puis une noire sans bande en fin de fabrication. La firme, presque centenaire, n’a plus qu’une vingtaine d’années à vivre, puisqu’elle ferme ses portes, usine par usine, entre 1964 et 1968: c’est, avec la disparation de JEP, la fin du beau jouet, lourd, de qualité, et produit en France. Place au plastique, au jouet jetable, au jouet laid, au jouet produit aux antipodes d’un monde et loin d’une France dont l’industrie se délite.

Le monde fascinant des trains « 00 » JEP.

Avec douze bonnes années d’avance sur son éternel et détesté concurrent Hornby-France apparu en 1921-1922, JEP sort, en 1948 donc, son programme en « OO » et c’est absolument magnifique : le concurrent britannique est donc complètement « largué » par JEP dès la ligne de départ de la reprise économique de l’après-guerre, et Hornby-France ne s’en remettra que timidement et tardivement en sortant son fameux HOrnby-acHO qu’en 1960, après, il est vrai, avoir tenté de vendre en France des coffrets du Hornby Dublo anglais pendant les difficiles premières années 1940. La naissance du « OO » de JEP est un événement comme jamais il ne s’en est produit dans l’histoire du jouet en France : au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à une époque où dans les grands magasins parisiens et chez les marchands de jouets il n’y avait que très peu de choses à vendre, la vision d’un réseau JEP en « OO » tient du prodige[. On en parle dans les cours de récréation des écoles. L’auteur de ce livre, alors âgé de 10 ans et habitant Paris est emmené par ses parents, qui ont entendu parler chez des amis de « ces nouveaux trains qu’il faut absolument aller voir », au Printemps ou aux Galeries Lafayette (ou les deux…) pour découvrir ces merveilleux trains « tout petits mais qui ressemblent aux vrais » dit on.  Malheureusement le prix totalement dissuasif a fait que ces trains en « OO » sont restés à l’état de rêve, en attendant la vengeance du collectionneur sur l’enfant déçu qu’il a été…

Il est vrai que l’époque du train-jouet avec sa locomotive et ses voitures à quatre roues, alliant naïveté et sottise, est révolue, car la locomotive est, au yeux des gens de l’époque, une maquette exacte de la nouvelle locomotive 232 dite OCEM.

Etudiée par l’OCEM, organisme chargé des études de matériel roulant pour l’ensemble des grands réseaux d’avant la SNCF depuis le lendemain de la Première Guerre mondiale, cette locomotive est essayée par ces réseaux, y compris l’Etat qui la met devant ses trains carénés grandes lignes à voitures dites « Saucisson », et fait figure de locomotive standard nationale devant remplacer les Pacific. La guerre tuera le projet et les 4 locomotives 232-R simple expansion, les 3 locomotives 232-S compound et l’unique 232-U compound feront carrière sur la région SNCF Nord uniquement. Logiquement le train JEP avec ses voitures type « Saucisson » aurait donc du être présenté comme étant un train du réseau de l’Etat.

Et puis, il y a cet attrait de la miniaturisation, alliée à la perception évidente d’une qualité technique exemplaire : c’est petit, mais c’est lourd, et c’est très bien fait. Les vendeurs laissent d’ailleurs les clients soupeser la locomotive avec la main, et on est persuadé immédiatement, car c’est du métal moulé, froid, précis, lourd, bref très « technique » et pas du tout jouet. Cette série 56 est donc une réussite totale, et bien des enfants d’alors viendront chez les marchands de jouets pour se défaire, à vil prix, de leurs trains en « O » pour acheter, cher et à 9085 francs, un coffret de départ composé de la 232 et de ses deux voitures.

9085 francs, dites-vous ? C’est très exactement, le prix du coffret haut de gamme en « O » contenant la 2B2 électrique PO et les trois véhicules 37 cm : postes, voiture et fourgon, soit, encore, un mois de salaire d’instituteur ou d’ouvrier qualifié à mi carrière. Notons que la mythique Flèche d’or, avec 9764 francs, est à peine plus chère que ce premier coffret en « OO », donc. Nous sommes, avec ces premiers trains « 00 » JEP dans une catégorie très haut de gamme.

Les trains JEP en « 00 ». En haut du cliché, la 232-R avec son long tender caréné. D’autres modèles sont passionnants pour l’époque, comme la 2D2-9100 avec un nombre de roues exact. Noter la voie en ballast tôle, inspirée de celle de Märklin ou de Hornby « 00 » d’avant-guerre.

Un curieux tender, néanmoins.

La locomotive reproduite par JEP mérite quelques réflexions, surtout pour ce qui est du tender. Sans aucun doute la firme JEP a été en contact avec l’OCEM ou le réseau du Nord, dès avant la Seconde Guerre mondiale quand elle songe à se tourner vers le « 00 » et a pu obtenir un dessin  précis, sinon des plans-constructeur. C’est ainsi que le tender JEP pourrait représenter le tender caréné prévu initialement, dérivé du tender 36-B Nord avec prolongement arrière du carénage.

Une autre preuve, si l’on peut dire, qu’un tel tender existait au moins à titre de projet, se trouve dans les réserves du Musée des Arts et Métiers avec une belle et impressionnante maquette à l’échelle du 1/10e, et qui est, peut-être d’origine OCEM : un fait intéressant est que cette maquette est peinte en chocolat Nord, selon la tradition de ce réseau avant son intégration à la SNCF, et ceci plaiderait pour un projet établi avant 1938, quand les anciens réseaux existaient encore.

On peut être conduit à penser, faute de tout document (dessin, ou photo) que ce tender n’a pas été réalisé, mais on peut penser qu’une R (ou S ?) prototype a circulé avec un tender 36-B simplement équipé de jupes de tôle, formant carénage partiel, et cachant le premier bogie du tender, comme le suggère un cliché provenant de la collection HM.Petiet.

Le très rare cliché montrant une 232-R et un tender caréné, ici intégralement caréné y compris le haut mais sans prolongement arrière du carénage comme sur le modèle « 00 » JEP. Nous ne connaissons pas l’origine de ce cliché provenant de la collection HM Petiet, mais il pouurait avoir une « parenté » commune avec la carte postale présentée ci-dessous.
Une carte postale HMP montrant le même cliché, mais avec un tender 36B non caréné normal. La question reste posée: quelle est la filiation entre ces deux clichés, et lequel serait, peut-être, une retouche de l’autre ? Le cliché à tender caréné serait-il le vrai et a-t-il été modifié avec le « collage » d’un tender ordinaire pour obtenir un document conforme à la réalité des locomotives SNCF de série, ou est-ce l’inverse ?

Le catalogue JEP de 1948 (et jusqu’en 1952) donne, page 2, deux documents iconographiques : en haut de la page, une photo (peut-être un peu retouchée ?) de cette locomotive avec son tender 36-B et ses jupes telle qu’elle a pu circuler ou, au moins, poser pour des photos, et, d’autre part, en bas de page, la photo du jouet JEP avec son tender qui est différent : plus allongé vers l’arrière, plus « stylisé », il doit correspondre au tender initialement prévu sur les plans d’avant-guerre. La locomotive 5635-LT n’attend pas longtemps pour devenir la 6005-LT, ceci dès 1952, puisqu’elle est dotée du moteur AP-5 construit spécialement pour le « 00 ». Voici cette page du catalogue, telle qu’elle est encore présente sur l’édition de 1952:

La page N°2 du catalogue JEP « 00 » de 1948 à 1952 comporte cette intéressante vue présentant le modèle JEP et un modèle SNCF réel doté d’un tender caréné. Toutefois le tender JEP en « 00 » n’est pas identique au dit modèle réel SNCF qui, lui, est plus court, n’ayant aucun prolongement arrière que l’on trouve sur le modèle réduit’ JEP. En outre le modèle SNCF n’a pas de carénage sur sa partie haute, contrairement au modèle réduit JEP. La découpe inférieure du carénage est, elle aussi, différente.

Un tender, donc ? Non : des tenders.

Cerise sur le gâteau, comme on dit: une comparaison entre différents documents montre plusieurs variantes pour ce mystérieux tender qui apparait comme soit complètement caréné, soit avec un haut non caréné laissant voir les trappes des vannés et l’équipement extérieur. Mais aussi les jupes inférieures ont, selon les clichés présentés ci-dessus, des variantes très nettes dans leur forme et leur découpe inférieure.

Diagramme schématique de la 232-R ayant effectivement circulé sur le réseau SNCF après la Seconde Guerre mondiale avec un tender 36B SNCF esthétiquement mal assorti à la locomotive.
Diagramme schématique d »une 232-R prévue pour le réseau du Nord avec un tender entièrement caréné, à découpe inférieure cachant partiellement le bogie arrière et sans prolongement vers l’arrière. C’est le tender de la maquette du Musée des Arts et Métiers, mais nullement celui du modèle JEP.

La 232-R-001 du dépôt de La Chapelle, de la SNCF, prête au départ dans les années 1950. Trahi par ses marches, le tender est un modèle SNCF type 36B classique.
Une 232-S SNCF au départ de la gare du Nord pour Lille.
Une 232-S SNCF vue en 1941, et sur le réseau de la région Sud-Est, semble-t-il, d’après la composition du train et le site très connu.

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