Aux limites du possible en pyjama : le Président est en train, mais ne persiste pas.

Bien sûr : un Président de la République, et française de surcroît, se promenant au milieu de la nuit le long d’une voie ferrée de la SNCF actuelle, et qui va réveiller un garde-barrière, serait impossible de nos jours. Rien de tel ne peut arriver dans un pays moderne et organisé où tant de décrets et de lois, sages, ont balayé et mis sous le tapis les innombrables aléas et hasards de l’imprévu. Si un Président de la République actuel ne peut tomber d’un train, de jour ou de nuit, en complet-veston trois pièces ou en pyjama, c’est simplement parce que les fenêtres du TGV, même le plus commun des « Ouigo » sur le parcours le plus anodin et provincial, ne s’ouvrent pas. Tout simplement. Voilà pourquoi les fenêtres des TGV ne s’ouvrent pas et voilà pourquoi les pro-ouverture comme les anti-vaccin n’auront pas besoin d’aller consulter des gourous avant de manifester dans la rue. Les bons pyjamas comme les bons courants d’air resteront à leur place.

La chute du Président Paul Deschanel depuis un train PLM est un événement connu, mais oublié. Le sortir de la poussière du passé, voire chanter la chanson « Le pyjama présidentiel » de Lucien Boyer, voilà qui vaut son pesant de dévouement à la cause républicaine d’un pays qui s’est toujours interrogé sur ses politiques alors que tant d’autres, tout simplement, les pratiquent.

Un malade à l’Elysée.

Elu en 1920 à la fonction suprême, ce qui n’est pas à la portée de tout le monde reconnaissons-le, Paul Deschanel se consacre à une carrière politique comme conseiller général puis député, et arriver à « percer » comme « leader » (comme on ne disait pas encore) des Républicains modérés. Une sorte de vide politique fait qu’il se retrouve, faute de concurrents, propulsé facilement au sommet de l’État, surtout parce que Clemenceau, qui logiquement aurait dû être élu, renonce. Deschanel est élu et prononce cette phrase mémorable que bien des élus actuels pourraient méditer : « Ce peuple m’acclame et je ne suis pas digne de lui ».

C’est peut-être la seule phrase sensée, hélas, prononcée par Paul Deschanel qui était, comme on le découvrira rapidement, un dépressif et un profond malade mental qui passe, dit-on, continuellement du rire aux larmes, des accolades aux colères, grimpe aux arbres du jardin de l’Elysée en imitant le chant des oiseaux, et même se met à signer « Napoléon » sur tout document officiel qu’il écrit. Son entourage est au supplice, y compris son épouse qui fait tout pour qu’il ne quitte pas l’Elysée et n’apparaisse pas en public. Il est continuellement surveillé et prend de nombreux calmants, vivant dans un état de léthargie la plupart du temps.

Paul Deschanel (1855-1922).

De l’Elysée à Montargis en « chemin de fer », mais pas tout à fait.

Le 23 mai 1920 au soir, Paul Deschanel est transporté en « automobile » jusqu’à la gare de Lyon pour aller inaugurer un monument à Montargis. Cette ville n’est pas très loin de Paris, 130 km environ, et l’heure tardive de ce voyage s’explique par le choix de ne pas montrer, plus qu’il ne le serait souhaitable, un Président de la République à peine présentable. Les trains de 1920, avec leurs puissantes Pacific, roulent à 100 km/h et font des moyennes commerciales d’un bon 80/h. En moins de deux heures de trajet, normalement, ce serait bouclé. Ce choix d’un long et lent voyage de nuit, loin des regards, montre que rien n’est pas un voyage normal.

Au milieu de la nuit, le Président se réveille d’un sommeil médicamenteux et ressent l’impression d’étouffer. Il se lève, baisse une des grandes vitres de la voiture-lits de la CWIL, se penche, et tombe du train en marche. Le train, à ce moment, roulait encore plus lentement qu’il ne l’a fait depuis Paris, car il y avait des travaux sur la voie et sans doute le wagon a du osciller en roulant sur une voie encore non mise en place et réglée, ce qui aura pu déséquilibrer Paul Deschanel. Le malheureux tombe sans violence tout en se retenant au rideau et à ce qu’il pouvait, et se retrouve à marcher pieds nus (mais cela fait mal aux pieds….) sur le ballast. Il est et totalement indemne.

A l’époque, la France compte près de 400.000 cheminots, donc il y a du monde de jour comme de nuit le long des voies, notamment des gardes-voie et des gardes-barrière. Le Président rencontre deux gardes-voies qui lui parlent, et l’emmènent et frappent à la porte de la maisonnette de garde-barrière la plus proche. On connaît la suite : il se présente en disant « Je suis le Président de la République ». Il est peu vraisemblable que le garde-barrière lui ait répondu « Et moi je suis Napoléon ! » comme le veux la légende sous sa forme actuelle, mais, sans doute, écoutant les deux gardes-voie, impressionné par la qualité du personnage, peut-être par celle du pyjama, il se montre prudent, en bon cheminot, et avise la hiérarchie par téléphone puisque les maisonnettes de garde-barrière en sont équipées. Le chemin de fer est un grand utilisateur du télégraphe et du chemin de fer dès leur création. Surtout, dira-t-il plus tard, qu’il avait compris qu’il avait affaire à quelqu’un de très bien « car ses pieds étaient propres … »

La page du « Petit Parisien » à l’époque et son « plus fort tirage des journaux du monde entier ». On lit que le train aurait continué sa route jusqu’à Roanne avant que l’on ait découvert le compartiment présidentiel vide. C’est incohérent : la découverte s’est faite à Montargis, puisque l’entourage du Président est allé dans le compartiment avec l’intention de le réveiller avant l’arrêt prévu pour le train.

Un retour normal et presque à la normale.

A Montargis, où le train a fini par arriver, on découvre le compartiment présidentiel vide et son rideau passé par la fenêtre et pendant à l’extérieur de la voiture-lits. On ne tarde pas à comprendre que l’appel téléphonique du garde-barrière correspond à ce malheureux Deschanel que l’on vient récupérer en automobile, que l’on rhabille, et à qui ont fera assurer la cérémonie à Montargis avant de le rapatrier en voiture, cette fois, dument entouré par Mme Deschanel et Alexandre Millerand qui pense; lui, qu’il va quitter son banc de touche et a de l’avenir comme remplaçant de Deschanel. Le malheureux Deschanel sera mis au repos forcé et bien encadré au château de Rambouillet, Il démissionnera le 21 septembre 1920 après sept mois d’une présidence hallucinante et surréaliste que bien de ses successeurs, malgré leurs efforts, ne pourront égaler.

La conclusion de tout ceci, d’après Alix Dupont que nous remercions, est que, suite à cet événement, Georges Clemenceau aurait prononcé cette phrase à l’égard de Paul Deschanel : « C’est la première fois que la tête entraîne le reste du corps ».

Voiture CIWL type R 1709-1934 de 1907 à caisse en bois de teck, vu coté couloir.
Photo de presse d’époque montrant le rideau du compartiment du Président à l’arrivée à Montargis.
Dans une voiture-lits CIWL type R de 1907.
Maison de garde-barrière PLM. Une cuisine et une pièce au rez-de-chaussée et deux mansardes. Juste de quoi vivre…
Passage à niveau et maisonnette classique sur le PO.

4 réflexions sur « Aux limites du possible en pyjama : le Président est en train, mais ne persiste pas. »

  1. Suite à cet événement, Georges Clemenceau aurait prononcé cette phrase à l’égard de Paul Deschanel:
    « C’est la première fois que la tête entraîne le reste du corps »

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    1. Magnifique !…. Alix et merci. Puis-je ajouter ce joyau, que je ne connaissais pas, à mon article ? Bien à vous, Clive

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      1. Bien sur, bien à vous.

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  2. Suite à cet événement, Georges Clemenceau aurait prononcé cette phrase concernant Paul Deschanel:
    « C’est la première fois chez lui que la tête entraîne le reste du corps »

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Commentaires fermés

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